Retour sur "Alimentation bio : économie locale ou importations"

Actualité - 16/10/2012

Alimentation bio : économie locale ou importations ? Les
enjeux d'une dérive. Compte rendu de la conférence/débat de Pierre Besse et Jean Michel Péard à Orvault le 05 octobre 2012.

Pierre Besse :
Ingénieur agronome maraicher 100% en AMAP avec 38 familles sur l’agglomération de Toulouse
co-auteur du livre de Philippe BAQUE :
"La Bio entre business et projet de société"


«  Je travaille 4Ha en maraichage bio label AB avec mon épouse, nous distribuons 100% de nos légumes en AMAP auprès de 38 familles qui suffisent à absorber le potentiel de production de la ferme. Le prix du panier est passé de 22€ à 24€ à la demande des familles, au vu des résultats économiques de la ferme. En pleine saison, le panier atteint parfois une valeur marchande de 40€.
Tout beau, tout bio:
Ce n’est pas vraiment la réalité en dehors de nos frontières hexagonales. En Colombie par exemple où les gros propriétaires du groupe « Daabon » produisent de l’huile de palme bio sur 4500 Ha sur un domaine de dizaines de milliers d’ha de palme conventionnelle dont l’huile est destinée au marché mondial. En Colombie comme ailleurs en Amérique Latine, les grandes familles de propriétaires fonciers disputent les terres à des communautés de petits paysans qui les travaillent souvent depuis des générations,  et ne se gênent pas pour les expulser, au besoin avec la complicité des paramilitaires et du gouvernement. L’huile est certifié bio par « Ecocert » qui se contente de vérifier la conformité au cahier des charges « AB » européen, qui n’exige rien sur les conditions de travail des ouvriers agricoles asservis à une économie opaque de type néocolonial. Il en est de même en Israël avec la main œuvre thaïlandaise, et dans de nombreux pays du Sud où le bio se développe de cette manière.
En France, la production de poulet bio industriel n’est guère plus exemplaire avec des agriculteurs sous contrat d’intégration qui sont pieds et mains liés par les grandes coopératives céréalières, qui imposent des conditions d’élevage à l’extrême limite de ce qu’autorise le cahier des charges européen (en terme de densité d’animaux, de traitements vétérinaires allopathiques, d’alimentation, etc., et qui rachètent par contrat la totalité de la production, sans aucune garantie des prix. Ce type de contrat existe depuis longtemps, il mène souvent les agriculteurs à la faillite, quand ce n’est pas au suicide.
Chaque consommateur peut exercer un réel pouvoir par son acte d’achat, en AMAP ou autrement, en se détournant des usines à vendre que sont les grandes surfaces, où le consommateur est réduit à être en mode « robot » avec comme unique relation sa carte bleue qui discute avec le lecteur de carte de la caissière et encore tant qu’il y a encore une caissière !
Parlons des labels BIO :
Le label « AB » est dans les mains de la commission européenne. En 2009, elle a réformé le cahier des charges, ouvrant le marché de niche Bio au « Bio Business industriel », augmentant la densification au m2 des élevages de volailles, le recours possible à une alimentation extérieure à la ferme (c'est-à-dire souvent du soja importé d’Amérique Latine ou d’ailleurs), et elle a inscrit dans le cahier des charges la possibilité de labelliser bio des produits contenant jusqu’à 0,9% d’OGM, alors qu’auparavant dès qu’un OGM était détectable dans le produit, on ne pouvait pas le vendre avec le label. Cette même commission européenne interdit aux états membres d’avoir des labels plus sévères que le sien. Elle s’inscrit dans une économie libérale avec des camions partout sur les routes du sud au nord de l’Europe.
Le  label privé « Nature & Progrès » est une fédération autonome avec des commissions de consommateurs et de producteurs qui délivrent la mention au regard d’une charte caractérisée notamment par une éthique sociale.
Le label privé « bio Breizh » qui refuse les semences hybride F1 – graine modifiée pour ne pas pouvoir être resemée, ce qui oblige le producteur à racheter la semence tous les ans.
Le label privé « Bio cohérence » qui intègre des critères environnementaux et sociaux mais qui exige d’être labélisé d’abord « AB » européen, obligeant le producteur à payer 2 fois sa certification. 
Le label non bio « Agriculture raisonnée » s’appuie sur un cahier des charges qui, à peu de chose près, se contente de demander au producteur de respecter les règlements ordinaires de l’usage des pesticides, comme des teneurs maximales en résidu dans les produits, ou des délais de traitement avant récolte. Comme ces règlements ne sont pas toujours, loin s’en faut, respectés par l’agriculture conventionnelle, ça peut sembler un progrès, mais c’est très loin des exigences de la bio.
J’en conclus que le label est un outil marketing pour faciliter la vente, face à la dictature des prix mondialisés, poussant les paysans à la faillite, avec maintenant en France moins de 3% d’agriculteurs dans la population active, et aux suicides (1 suicide par jour). La « bio » s’est cristallisée autour de ses labels, il faut sortir de ce piège, détruire le méga appareil industriel agro-alimentaire bureaucratique pour retrouver le vrai face à face humain comme en AMAP »
Comment aider l’agriculture bio:
« Dans une période de chômage de masse, on continue à ne taxer que la main d’œuvre, alors qu’il faudrait taxer le capital et l’énergie utilisée pour fabriquer des engrais chimiques et les pesticides de l’agriculture conventionnelle et procéder à un partage équitable  de la terre. Ce n’est plus produire plus et travailler moins qu’il nous faut, mais produire moins en travaillant plus pour que tout le monde trouve un travail valorisant. »
Gestion des surplus :
« Dans le sud ouest par exemple en circuit long quand il y a trop de pommes, ¼ sont voués aux retraits, on paye la main œuvre de la récolte et l’on détruit les pommes aux pieds des arbres. En AMAP le surplus on le met dans le panier et puis s’il y a une crise on ne demandera pas une subvention à l’Europe payée par le contribuable mais des amapiens pour nous soutenir. »
Un lien très fort en AMAP :
« Quand vous passez un courant électrique dans un fil cela induit un champ magnétique, quand vous passez un courant économique entre deux individus il y a un pouvoir politique qui nait. Nous sommes dans un méga système de distribution alimentaire avec 3 ou 4 intermédiaires, on a perdu le contact et fondamentalement il nous faut s’appuyer sur des productions les plus locales et les échanges les plus directs possibles »
Formation du prix du panier :
« En AMAP, Il s’agit d’un échange de travail global contre une quantité globale de produits pour satisfaire un juste revenu du producteur, tout en continuant d’améliorer ses méthodes de travail. Il ne faut pas des paniers trop maigres pendant trop longtemps, sinon le mangeur s’épuise à vous soutenir. »
------------------
 
Jean Michel Péard:
Associé sur une ferme laitière bio à St-Omer-de-Blain et président de l'association Manger Bio44
 
« Je travaille  avec mon frère sur une ferme à St Omer de Blain depuis 2006. Nous produisons et transformons une partie de notre lait en yaourts et desserts lactés. Avant de rejoindre mon frère, j’ai travaillé au service marketing pour une entreprise multinationale de l’agroalimentaire. J’ai pu constater en y participant (paix à mon âme !) la force de frappe que ces multinationales ont pour imposer à travers le monde un produit unique souvent très appétant. Une illustration avec un produit qui se vendait mal en France. Le collègue responsable de la marque commençant à douter de la percée de ce produit auprès des consommateurs français, voulait changer la recette « américaine » trop riche en calories. La réponse du grand patron fut cinglante « j’en vends 13 millions par jour dans le monde, tu vas leur en faire « bouffer » (libre traduction). C’était il y a 14 ans, aujourd’hui les Français en bouffent! La couverture médias, les échantillonnages, les animations en magasins, les promotions à tour de bras sont passées par là.

Nous voulons avec mon frère Emmanuel distribuer majoritairement nos yaourts bio localement. Comme nous nous restreignons géographiquement, nous ne privilégions pas de circuits de distributions mais nous les additionnons. Nous sommes présents en AMAP bien sûr, en magasins bio et dans les grandes surfaces qui nous ont accueillis lorsque nous étions en conversion vers l’agriculture biologique.

Afin de limiter le coût et l’impact des emballages nous avons fait le pari de vendre une partie de nos yaourts en pot de 500g, force est de constater qu’ils ne se vendent pas aussi bien que ceux en pot de 125gr. Le consommateur reste formaté au petit pot de 125g, même si le packaging (petit pot en verre + emballage) représente jusqu’à 50% du prix de revient…mais çà progresse ! L’idéal reste le système Amap, où le même pot de 500grs sert pendant des mois, voir des années…

Nous avons tenté de nous éloigner de nos bases en 2009, en couvrant plusieurs départements. Au début nous étions peu d’intervenants et cela marchait bien. La croissance du marché bio a donné de l’appétit aux poids lourds de l’agro-alimentaire et en l’espace de quelques mois, nous avons vu débarqué dans le rayon bio, 4 références de yaourts nature bio industriels dont celui du N°1 Lactalis qui deux ans plus tôt n’était pas intéressé par la collecte de notre lait en bio…opportunisme vous dites !  Nous n’avons pas réussi à lutter, nous étions trop sur un marché encore petit avec de surcroît un format déroutant, nos fameux pots de 500grs…On peut aussi se dire que le consommateur ne nous a pas donné les moyens de lutter et s’est laissé attraper par le bio industriel.
Désormais nous privilégions le direct, comme en AMAP ou avec la restauration collective locale au travers de  l’association « Manger bio 44 ». Notre slogan est « le Bio local c’est l’idéal !».

C’est un slogan qui répond bien à la confusion ambiante du local qui se matérialise par cette phrase « je préfère manger du local, plutôt que du bio qui vient de loin », comme si nous producteurs bio locaux nous n’existions pas…. et comme si le local était gage de qualité.
Le bio est plus cher mais la qualité est là. Certaines de nos vaches qui font 6500 litres de lait feraient 11000 litres de lait  par lactation dans un élevage conventionnel intensif. Le lait c’est 87% d’eau, les nutriments sont alors dilués. Une étude de l’université de Newcastle montre que le lait bio contient 60% de plus d’omega 3. Quand le lait sera payé à sa quantité de calcium, d’omega3 et 6, de vitamines, sans doute que les vaches seront moins poussées à pisser du lait, sans parler de leur santé et de l’impact de leur alimentation sur l’environnement. Une ferme bio emploie en moyenne 50% de main d’œuvre en plus qu’une ferme en conventionnel. Elle crée de l’emploi rural et non délocalisable.

Avec l’association « Manger Bio 44 » nous sommes plus d’une vingtaine de producteurs à servir du bio dans les cantines scolaires, pas toujours facile quand le cuisinier et le gestionnaire ne disposent que de 1,50€ pour acheter les denrées. Il faut engager une approche globale de l’alimentation, en retravaillant sur les grammages, sur la nécessité de la viande à chaque repas, sur les apports nutritifs des produits proposés, sur le gaspillage, sur les méthodes de cuisson"